Je tire à l’arc depuis plus de trente ans, et je pratique le tir instinctif au longbow depuis 1995. Un ami, connaissant ma passion, m’apporta à cette époque quatre flèches qu’il avait trouvées dans une poubelle. C’était de grandes hampes de 1 m.80, empennées de jolies plumes et comportant des armatures en lame de bambou finement ligaturées. De beaux objets que je contemplais avec plaisir. Je crus tout d’abord qu’i s’agissait de sagaies destinées à être tirées par un propulseur, mais chaque flèche avait une encoche. Je me mis donc à chercher dans les revues, dans les films et les musées. Je découvris que ces flèches étaient Wayanas, un peuple d’Indiens vivant sur le haut Maroni en Guyane. Je découvris leur mode de vie, leurs techniques de chasse. Je trouvais un de leurs arcs aux puces de Clignancourt, et prudemment j’essayais quelques tirs. J’étais contaminé.

Tout enfant a un jour ou l’autre fabriqué un arc et quelques flèches pour se risquer dans une jungle imaginaire peuplée de fauves et de « Peaux-rouges criards ». L’arc fait partie de nos souvenirs d’enfance, et dans notre subconscient il vibre avec Afrique noire, Sioux, îles du Pacifique sud, tribus sauvages. Prendre en main un arc, c’est retrouver soudain ce temps perdu et ressentir un léger frisson d’aventure. Je récupérais dans les brocantes, parfois encore dans les poubelles, des arcs et des flèches, des carquois dont je m’efforçais de retrouver l’origine, et chaque fois je partais pour une aventure immobile. Je décidais à ce moment, de recueillir et de sauvegarder ces objets qui font partie du Patrimoine de l’humanité. Ils sont hélas, délaissés au profit des armes à feu, et fabriqués de matériaux hautement biodégradables, ils disparaissent. Les techniques ancestrales qui ont présidé à leur fabrication sont oubliées ou dévoyées pour la confection d’objets touristiques, piètres arcs « d’aéroport » ou tristes flèches « de décoration », qui ne trompent pas un archer pratiquant.

Pour préserver ce pan de la culture mondiale, il faut montrer les objets, mettre en évidence les différences. Une collection d’arcs vous amènera à vous étonner de la diversité des objets, à vous émerveiller de leur beauté, de l’ingéniosité des peuples archers qui depuis la nuit des temps (des chercheurs sud-africains disent depuis 65 000 ans) ont amélioré le couple arc-flèches, de génération en génération, jusqu’à en faire une instrument d’une efficacité souvent insoupçonnée. Il est aussi passionnant d’observer la diversité des matériaux naturels employés, de façon parfois très simple mais si imaginative. Les techniques particulières peuvent être mises en évidence par un examen attentif des objets. En reliant l’objet au contexte social du peuple qui l’a conçu et utilisé on découvre l’importance du rôle que l’arc a joué dans les cultures passées.

Quand au mot « ethnotoxophile » dont je me pare comme un geai, pour faire pendant aux belles plumes de paon que sont les diplômes d’ethnologie dont je suis démuni, il a été inventé dans sa partie principale, dès 1545, par Roger Ascham, un lettré de Cambridge qui pratiquait le tir au longbow. Il vient de τοξόν (toxon) mot grec ancien qui désigne l’arc, « Phile » est un suffixe qui marque souvent l’intérêt, et « ethno » indique une référence aux peuples.

Donc, j’aime les arcs qui viennent des peuples lointains. J’en ai rassemblé environ deux cents.

Alain Sunyol

Note de la rédaction : Alain Sunyol intègre l’équipe de rédaction de L’AF et publiera de temps à autre des articles sur l’ethnotoxophilie.

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