Conte Chinois receuilli par Natha Caputo (1904-1967) et publié dans Contes des quatre vents (1957)

Histoire de Ho-l l’archer

Il y a de cela si longtemps, si longtemps que personne ne sait plus quand, vivait en Chine un chasseur renommé dans le pays tout entier pour son adresse et son audace. On l’appelait Ho-l l’Archer, car tirer de l’arc était son occupation favorite et prenait la majeure partie de son temps. Il chassait le menu gibier, oiseaux, lièvres, renards, aussi bien que les grosses bêtes. Il ne craignait ni les ours, ni les sangliers, ni même le buffle sauvage.

Ho-l tirait de l’arc avec tant de précision qu’il ne doutait jamais d’avoir touché son but. Une fois sa flèche lancée, il cravachait son cheval et filait bride abattue à sa suite, car invariablement elle atteignait la proie visée.

Il n’avait pas son pareil dans la Chine tout entière. Seul, Finh-Minh, son élève, pouvait se mesurer avec lui. Et quand, de loin, les deux archers s’amusaient à tirer l’un sur l’autre, les pointes métalliques de leurs flèches se heurtaient dans l’air à mi-chemin, cliquetant et faisant jaillir une pluie d’étincelles. Seulement Finh-Minh n’était pas doué du talent de saisir au vol dans sa bouche les flèches d’un ennemi, pour les briser d’un coup de dents comme faisait Ho-l l’Archer.

Mais voici qu’un grand malheur s’abattit un jour sur la Chine. Dix soleils apparurent ensemble dans le ciel, dix soleils qui brillaient sans discontinuer nuit et jour. Dix soleils dont les rayons ardents brûlèrent l’herbe, séchèrent les arbres, flétrirent les fleurs, racornirent les plantes, firent tarir les sources, asséchèrent les fleuves et les rivières.

Bêtes et gens périssaient de faim et de soif.

Ho-l l’Archer voyait la misère, apportée au peuple par les dix soleils, s’étendre jour après jour et il cherchait comment s’en défendre et sauver les hommes.

Et il pensa que le meilleur moyen était de traiter les soleils comme des bêtes sauvages. Il prépara donc dix flèches ; il choisit son arc le plus solide, celui en bois d’ébène ; il le tendit et lança les dix flèches l’une après l’autre avec une rapidité telle qu’il semblait n’en avoir lâché qu’une et que l’air résonnait d’un sifflement ininterrompu.

Les flèches, dirigées en éventail, frappèrent chacune un soleil.

Chacune, non, neuf d’entre elles seulement atteignirent leur but car le dixième soleil, épouvanté, avait eu le temps de se cacher derrière une colline couverte de bambous.

Il fit brusquement sombre sur la terre, et froid.

Ho-l l’Archer avait cru bien faire et voilà qu’il n’y avait plus ni lumière ni chaleur.

Les hommes et les bêtes dépérissaient de froid.

Et les plantes ne pouvaient plus croître.

Désespéré de ce nouveau malheur, Ho-l réfléchissait et ne savait comment y remédier.

Au bout d’un certain temps, le dernier soleil, croyant que l’archer s’en était allé, se releva tout doucement et jeta un coup d’œil à travers les bambous. Quand il aperçut Ho-l, la frayeur le reprit et il replongea derrière les tiges. Mais Ho-l, tout heureux de le revoir, se réjouit de n’avoir pas détruit tous les soleils. Il ramassa ses flèches, son arc, qui fut dorénavant surnommé « Le Vainqueur des Soleils » et s’en alla rassuré.

Mais les vieux Chinois assurent que depuis ce temps le soleil craint les archers et que c’est la raison pour laquelle il monte lentement à l’horizon, regarde s’il n’y a pas d’archer, traverse le ciel d’orient en occident, prudemment, et se cache de nouveau derrière la terre.

Voilà pourquoi il y a le jour, et puis la nuit, et encore le jour et encore la nuit, oui, voilà pourquoi, disent les Chinois !

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