Comme vous le savez tous, le Bouquet Provincial 2016 est organisé à Soissons, le 5 juin, par la « Compagnie Colonelle des Archers« . Mention que la Compagnie d’arc de Soissons arbore fièrement sur son drapeau. Mais qu’est-ce qu’une Compagnie Colonelle ?

Mais qu’est-ce donc qu’une « Compagnie colonelle » ?

Cette expression remonte au moins à l’Ancien Régime. Au sein de la milice bourgeoise d’une ville, la « compagnie colonelle » était celle qui avait le pas, la préséance sur toutes les autres compagnies de la milice. C’était donc elle qui était mise en avant lors des revues, c’était celle qui marchait en tête des défilés, c’était celle qui avait la place d’honneur aux messes et assemblées, etc.

Il s’agissait généralement de la compagnie du Premier Quartier de la ville (le quartier historique), donc par extension c’était en principe la compagnie la plus ancienne de la ville. Cette distinction était a priori conférée par le corps municipal.


La Compagnie du Premier Quartier de la « Place Confort » de Lyon, Compagnie colonelle de la ville

L’expression était aussi utilisée au sein des régiments militaires. La « première compagnie » (les compagnies sont généralement numérotées) était la Compagnie colonelle. Le chef du régiment restait généralement avec elle, d’où l’usage du qualificatif « colonelle ». Elle était composée de militaires aguerris et/ou de meilleure condition (voir l’expression dans Reglemens et ordonnances du Rey pour les gens de guerre).


Dictionnaire françois (1706)

« Compagnie colonelle » et Compagnies des nobles jeux

A priori, historiquement, le titre de Compagnie colonelle était exclusivement réservé aux Compagnies des Quartiers. Mais avec la « révolution associative » et la naissance des compagnies privilégiées de chevaliers s’exerçant aux nobles jeux de l’arc, de l’arbalète & de l’arquebuse (16e-17e siècles) — essentiellement composées des échevins, conseillers municipaux, nobles et notables de la ville –, les compagnies de Quartier, y compris l’ancienne Compagnie Colonelle, perdirent leur pas et leur préséance.

Cette situation généra d’ailleurs de nombreux conflits de préséance au XVIIIe siècle dans les villes. La Compagnie Colonelle des Quartiers demandait d’une ville demandant le pas sur la Compagnie des chevaliers de l’arc ou de l’arquebuse. Mais comme ses dernières avaient souvent pour membres notables, les Compagnies Colonelles n’eurent généralement jamais gain de cause.

A noter que les chevaliers de l’arquebuse, dans presque toutes les villes de France, avaient généralement le pas sur les chevaliers de l’arc archers. Même si le jeu de l’arquebuse était moins anciens que celui de l’arc, leurs membres étaient souvent plus notables et leurs compagnies étaient souvent plus anciennes. En effet, beaucoup de compagnies de l’arc se reconstituent au XVIIIe siècle, alors que les compagnies de l’arquebuse sont plus anciennes (au moins du siècle précédent).

La « Compagnie colonelle de Soissons »

Si nous étudions l’histoire moderne de la municipalité de Soissons, nous pouvons nous apercevoir que le titre de Compagnie Colonelle était fort convoité mais n’a jamais été attribué à la Compagnie des chevaliers de l’arc (sans vouloir lancer par ailleurs une polémique inutile qui contrarierait les archers de Soissons).

Dans un premier temps, cette qualité fut prise de force par la Compagnie des chevaliers de l’arquebuse de Soissons, qui l’inscrit dans ses statuts [0]. Malgré la dénonciation de cette qualité faite par l’autorité royale, cette qualité fut continuée par usage. En 1768, la Compagnie des chevaliers de l’arquebuse se considérait toujours comme telle à Soissons [1,2].

En 1784, changement de situation, le titre est conféré par la ville à la « Compagnie de la Ville », créée en 1768 et composée des Officiers des Compagnies des Quartiers et du corps municipal[3]. A la Révolution, le privilège fut perdu.

Ainsi, durant l’époque moderne — que nous pouvons qualifier d’âge d’or des nobles jeux en France –, le titre de Compagnie Colonelle n’a jamais été décerné à la compagnie d’arc de Soissons.

La Compagnie d’arc de Soissons : Colonelle ou pas ?

Intéressons nous à la page « Zoom sur la Compagnie d’Arc de Soissons » du site internet de ladite compagnie :

Dans l’archerie traditionnelle française, la Compagnie d’arc de Soissons est dite Compagnie colonelle.

En effet, l’histoire dit que Monseigneur Rodoin, évêque de Soissons, fait le voeu en 825 de faire venir de Rome les reliques de Saint Sébastien dans son diocèse, en vue d’étendre l’influence importante que bénéficiait déjà à l’époque l’Abbaye de Saint Médard de Soissons. Pour cela, il aurait charger des chevaliers et des archers pour cette mission et ces derniers seraient à la naisssance de la Compagnie d’arc de Soissons, première compagnie d’arc de France. Première compagnie à ne pas confondre avec l’Archiconfrérie(ou Ordre) de Saint Sébastien qui se serait quand à elle créée en 861.

Si cette thèse historique peut être remise en cause sur la base d’un manque de preuves mais également car les premières compagnies d’arc se sont créées à la naissance des villes, au XIIe siècle, la légende toxophile française perdure.[4]

Cette légende toxophile est effectivement tenace… Elle reste complexe à démêler, car elle amalgame généralement l’histoire de deux institutions contemporaines : la compagnie d’arc de Soissons et l’Ordre de St Sébastien (ou Archiconfrérie du même nom).

Comme nous l’avons précédemment dit, la compagnie d’arc de Soissons, durant l’Ancien Régime, n’a jamais bénéficié du titre de Compagnie colonelle. Seules la Compagnie des Arquebusiers, puis la Compagnie de la Ville l’ont posséder.

En ce qui concerne l’Ordre de St Sébastien, rappelons que si la création d’une confrérie en hommage à St Sébastien est sans doute plausible au IXe siècle à l’Abbaye de Saint Médard de Soissons, aucune source légitime ne prouve l’existence d’une milice armée d’archers, actée par bulle pontificale et transformée en archiconfrérie ou ordre chevaleresque (voir notre article L’Ordre de Saint Sébastien au prisme des Archives secrètes du Vatican du 2 novembre 2013).


Abbé de Pomponne

Ce qui reste certain, c’est qu’Henri Charles Arnauld de Pomponne, « Abbé de l’Abbaye Royale de Saint Médard lez Soissons, & en cette qualité Grand Maître & Juge Souverain du Noble Jeu de l’Arc & des Confrères de Saint Sébastien« [5], s’auto-attribua le privilège de diriger les compagnies du noble jeu de l’arc. Mais, ce que beaucoup oubli ou ne savent pas, c’est que cette qualité fut rapidement réfutée par les Tribunaux de MM. les Lieutenants des Maréchaux de France (donc l’autorité royale pour ce qui touche les questions militaires) et que l’influence réelle de l’Abbaye sur les compagnies d’arc fut circonscrit en réalité à ses environs proches (et pas à tout le Royaume de France comme l’Abbaye l’aurait souhaité).

Conclusion

Ainsi, depuis le XIXe ou XXe siècle, par méconnaissance de l’histoire réelle, beaucoup considèrent que Soissons a depuis « toujours » été le centre et le berceau de l’archerie traditionnelle en France.

Ainsi, sous le couvert de cette légende fantasmagorique savamment entretenue [6], beaucoup d’archers continuent de penser que la Compagnie d’arc de Soissons, en plus d’être l’ancienne Compagnie Colonelle de la milice bourgeoise de cette ville, est également la Compagnie Colonelle de toutes les Compagnies d’arc de France.

Epilogue

Cet article, une nouvelle fois, n’est pas là pour polémiquer. Il a été uniquement publié en vue de répondre à l’objectif principal que s’est fixé L’Archer Français : réhabiliter l’histoire de l’archerie traditionnelle selon des sources fiables.

Ensuite, soyons clair : dans l’histoire des compagnies des nobles jeux, depuis la fin du XVIIe siècle et jusqu’à la Révolution française, les questions de préséances ont toujours existé et vivement animé les échanges. Ainsi, pour être francs, nous sommes contents que cet esprit et ces prétentions puissent encore exister.

Et d’ailleurs, dimanche, nous serons heureux et émus de pouvoir défiler devant le drapeau de la « Compagnie Colonelle des Archers« .
Nous le saluerons avec respect, car il le mérite !

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Références bibliographiques :

[0] Journal politique ou gazette des gazettes, Volume 14, p.30-31
[1] Essai historique sur l’arquebuse de Soissons (1874). p.62
[2] Dictionnaire universel de la France (1771). p.274
[3] Essai historique sur l’arquebuse de Soissons (1874). p.62 et 77
[4] Site internet de la compagnie d’arc de Soissons (03/06/2016, 11h38)
[5] Statuts & règlements généraux pour toutes les compagnies du noble jeu de l’arc & confréries de St Sébastien dans tout le Royaume de France (1733).
[6] Par qui ? La question reste ouverte…

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